dimanche 26 juillet 2015

2015' SUMMER DIARIES #3: NORWAY OF LIFE, DAY 2.


Lorsque nous avons préparé le deuxième jour de notre voyage qui se déroulait beaucoup sur la route, nous avons tenté d'établir un planning "objectif". Incluant des quarts d'heure de pause divers à des pompes à essence, en gonflant la durée estimée de nos visites aux points clés de nos journées, ou encore en pensant aux arrêts photo improvisés qui consumeraient pas mal de temps. Malgré toutes ces précautions, nous avons pris 4 heures de retard sur notre planning. Nous arrêtant devant chaque brin d'herbe ou à la moindre cascade, en tombant des nues face aux surprises que nous réservaient chaque tournant.

La stavkirke d'Hopperstad n'était pas celle que j'étais la plus impatiente de visiter, mais dieu merci j'ai eu la présence d'esprit de la laisser sur notre circuit. La longue route de la municipalité d'Aurland qu'il a fallu parcourir pour y arriver regorgeait de surprises et de paysages extraordinaires, nous sommes en effet passés en quelques dizaines de minutes de vallées verdoyantes remplies de moutons dociles à des routes enneigées au milieu des montagnes, spectateurs d'une faune et d'une flore étourdissante.

Hopperstad Stavkirke

J'ai adoré la stavkirke d'Hopperstad qui avait énormément de personnalité et y ait appris beaucoup de choses grâce à l'étudiant en charge qui répondait à toutes les questions qui pouvaient nous traverser l'esprit (best summer job ever). Je me demandais par exemple pourquoi le bois des stavkirkes était si noir, ce à quoi il me répondit que c'était du "tar" (ce qui m'a laissée encore plus perplexe avant d'avoir un traducteur en rentrant et percuter que c'était du goudron, un excellent nom de groupe pour un futur projet de black metal si vous voulez mon avis. Post scriptum de relecture: un groupe de post-hardcore américain s'en est déjà emparé). 

Les structures de l'église couvertes de goudron permettent effectivement au bâtiment d'être consolidé et de traverser les décennies sans trop s'abîmer, leur donnant au passage cet aspect particulièrement dramatique. Sur une note plus glauque, nous avons aussi été informé que sous nos pieds se trouvaient de nombreux cadavres d'enfants avant d'aller observer chaque centimètre carré de bois à la recherche de supposées runes gravées, en vain. L'étudiant a alors brandi sa petite lampe de poche sur un bout de la paroi interne, il a fallu une dizaine de secondes avant que mes yeux arrivent à les déceler et lorsque ce fût le cas, c'était le moment le plus magique qui soit.


Avec nos quatre heures de retard au compteur, il est déjà temps de se diriger vers notre nouveau camping après la visite. Nous avons décidés de loger à Gudvangen, uniquement à cause d'une interview de Einar Selvik enregistrée après l'une de ses prestations magistrales dans le Nærøyfjord, où il disait que c'était l'un de ses endroits préférés en Norvège. Gudvangen tient son nom de Gud, "dieu pagan", et de Vang qui fait référence à un lieu de culte qui se manifeste généralement par un grand espace dégagé. 

Au départ mon initiative était de loger au Fjordtell pour son ambiance fabuleuse, mais fauchée comme les blés nous avons une fois de plus opté pour le camping qui se valait carrément,  moins de décoration épique mais bien plus proche de la nature au final. La culture viking semble être ancrée plus en profondeur dans cette partie de la Norvège, une semaine après notre passage s'installait en effet un marché assez populaire sur ce thème (bonjour le timing de merde), et dans une vallée proche d'où nous logions se construit progressivement un village viking permanent, si ça c'est pas génial!

Gudvangen Fjordtell
Aegir Bryggeri
Viking Market, Gudvangen

Déjà à mi-chemin de notre petit séjour en Norvège, nous décidons de nous offrir un véritable repas pour changer des pains saucisses des stations d'essence. J'avais lu que l'Aegir Bryggeri de l'hôtel Flamsbrygga dans le village de Flam était excellent, et je n'ai pas eu à chercher vraiment plus loin, puisque c'était le seul établissement qui ressemblait à un restaurant à des kilomètres à la ronde. Le bâtiment aux allures médiévales (très ressemblant à une stavkirke) met un point d'honneur à respecter son histoire et est entièrement construit selon la tradition nordique. 

Leur distillerie adjacente au restaurant tient d'ailleurs son nom du géant Aegir, maître des océans, qui chaque année invitait les dieux nordiques à festoyer dans son hall, où les cornes à boire se remplissaient d'elle-même et où la nourriture se matérialisait par pure magie. Selon Odin, Aegir brassait la meilleure bière du monde entier, un pan de mythologie inspirant repris par la brasserie dont leur breuvage fût d'ailleurs élu meilleure bière en 2012.

J'avais un peu peur de tomber sur un endroit tellement thématique qu'il en serait cheap. J'ai halluciné en découvrant derrière la porte une cheminée centrale traversant tout le bâtiment et un décor en tout point fabuleux , m'imprégnant directement du réconfort et du charme que l'endroit m'inspirait. Les plats que nous avons choisis étaient tout à fait abordables et d'une qualité inégalable, un sentiment partagé par notre voisin de table avec lequel nous avons tenu la conversation. Cet américain était là pour un séminaire lié à la publication de son dernier roman, et nous a avoué avoir fondu en larmes en parcourant le coin. Il était littéralement déboussolé par la beauté des lieux et ne s'en remettait pas, un sentiment que nous partagions avec lui. En rentrant, j'ai commandé deux de ses livres qui font de cette rencontre un événement fortuit et particulièrement intriguant.

David Abram's books

"À l’origine de ce livre particulièrement original, David Abram a reçu un crédit de recherche pour étudier les relations entre magie et médecine. Il s’est donc mis à la prestidigitation, conçue non comme un art de la tromperie mais comme une capacité à modifier le champ perceptif commun : pouvez-vous continuer à faire confiance à vos sens alors que je suis capable de faire des choses que vos sens, justement, n’expliquent pas ? Il s’est intéressé aux shamans et aux sorciers (aborigènes australiens et Navajos, notamment). Le shaman ne vit pas au coeur de sa communauté mais à sa marge. Il est l’intermédiaire, le médiateur, le négociateur entre les humains et tous les non-humains dont ils dépendent : plantes, animaux, climat, forêts, rivières, grottes, montagnes... Il y a donc une dimension écologique à l’art shamanique, ignorée par les anthropologues, car il n’y a rien de « surnaturel » dans la manière dont ils conçoivent leur action...

Pourquoi avons-nous perdu tout rapport de réciprocité avec la terre et les non-humains qui la peuplent ? Comment se fait-il que les arbres ne nous parlent plus ? Que le soleil et la lune se bornent désormais à décrire en aveugle un arc à travers le ciel ? Et que les multiples voix de la forêt ne nous enseignent plus rien ? À de telles questions répondent le plus souvent des récits qui aboutissent à faire de nous, " enfants de la raison ", ceux qui ont su prendre conscience de ce que les humains étaient seuls au sein d'un monde vide et silencieux. Plutôt qu'une prise de conscience, ce qui nous est arrivé serait de l'ordre d'une brutale mutation écologique, qui a interrompu la symbiose entre nos sens et le monde. " Manifestement, quelque chose manque – manque terriblement ", comme en témoigne la manière dont nous maltraitons et la terre et nous-mêmes. Toutefois, ce n'est pas l'ancien pouvoir d'animation des choses qui s'est tari. Ne sommes-nous pas témoins de scènes étranges ? N'avons-nous pas des visions ? Ne faisons-nous pas l'expérience d'autres vies... lorsque nous lisons ? Et si la magie vivifiante de nos sens avait été capturée par les mots écrits ? Les mots de David Abram possèdent cette magie, mais surtout ils réactivent l'expérience d'un monde au présent. Ce monde alentour qui, en sourdine, continue à nourrir nos manières de penser et de parler, de sentir et de vivre. Parce que la terre parle..."

J'ai adoré le peu de temps que nous avons passé à Flam. Le village était calme, accueillant, l'endroit était idéal pour pêcher, faire du kayak ou s'y baigner, je me suis immédiatement dit que j'aimerais y revenir pour un séjour prolongé, en hiver peut-être, et que cette fois-ci je me laisserais tenter par son très populaire tour en train. Au prochain épisode : Undredal, la ville où il y a 300 chèvres pour 60 habitants, et visite de Borgund et Urnes, deux des stavkirkes les mieux conservées et les plus réputées du coin. See you later, conquistadors.

dimanche 19 juillet 2015

2015' SUMMER DIARIES #2 : NORWAY OF LIFE, DAY 1.


Pour notre deuxième session de tatouage à Copenhague, nous avons décidés de saisir l'opportunité pour transformer le rendez-vous en vacances prolongées. Ayant déjà vu une bonne partie de la capitale danoise la fois passée et n'étant pas spécialement tombée sour le charme, je me suis dit qu'il était peut-être temps de revoir la Norvège, et de montrer à Seb les fjords dont je lui parle depuis si longtemps.

L'année de mes 18 ans ma maman est venue m'annoncer que je pouvais choisir notre destination estivale, sentant que je commençais à voler de mes propres ailes et à m'éloigner du cocon familial, sonnant le glas de ce qui serait peut-être notre dernier voyage tous ensemble. Mes parents aiment le Sud, j'ai toujours été attirée par le Nord, et alors qu'elle me demandait de bien réfléchir,elle savait déjà pertinemment que j'opterais pour un été scandinave. Je ne me suis pas trompée dans mon choix puisque c'était de loin mon plus beau voyage: deux semaines sur un bateau à remonter toute la côte qui m'ont marquée à tout jamais.

La Norvège n'a jamais été autant d'actualité dans mon coeur et dans ma tête. Il y a dix ans j'en étais déjà profondément amoureuse, mais à l'époque je n'y connaissais strictement rien, ma chair a juste servi de boussole, et je n'ai fait que l'écouter. Le moment de retourner sur ses terres pour les explorer dignement avec un bagage culturel et émotionnel plus conséquent était enfin arrivé. Il me vient d'ailleurs à penser fréquemment que de tous mes voyages de jeunesse, je n'en ai sans doute jamais rien compris et rien vu. Il m'a fallu atteindre la vingtaine et un sérieux cursus en histoire de l'art lié à mes études pour percuter que pendant toutes mes errances l'ignorance guidait mes pas, et que j'étais aveugle au sens profond de tout ce qui se profilait devant moi, maintenant que j'avais d'autres clés de compréhension en main.

A 18 ans, je n'avais en effet pas la moindre idée de ce qu'était une stavkirke, à l'origine pourtant des gravures sur mon bras aujourd'hui, et le prétexte également de notre itinéraire pendant les quatre jours que nous passerions du côté de Bergen. Sillonner la région pour être les témoins d'un pan d'architecture que j'avais décidé de tatouer sur une partie de mon corps juste avant de le continuer semblait un prétexte à creuser et une bonne aventure à consommer.

Lone Camping, Bergen

L'arrivée à Bergen a été complètement olé olé. Notre avion avait une demie-heure de retard, aspect dont je me contrefoutais royalement jusqu'à ce que je percute que nous avions une correspondance à Oslo...et qu'on était quasiment sûre de la louper. Le pilote a confirmé mes craintes à bord et j'étais un peu paniquée à l'idée de ce qui allait advenir de nous si on ratait le dernier avion de la journée, et de toutes les réservations que j'avais faites avant de nous en aller. A quelques minutes de l''atterrissage, on nous apprend qu'en courant franchement nous avions des chances d'y arriver, débute alors une course effrénée en jupe longue et sac de 15 kilos sur le dos dans tout l'aéroport d'Oslo avec une autre petite belge à bout de souffle qui ne s'est pas fait recaler au contrôle et qui a gentiment prévenu l'équipage de nous attendre puisque nous étions retenu et sur le point d'arriver. Finalement installés dans le plus petit avion du monde et au bout de notre vie, à l'approche de Bergen on nous apprend qu'il n'y a pas moyen d'atterrir. On n'y voit apparemment pas à trois mètres et si la deuxième tentative échoue on devra partir dieu sait où rechercher du carburant pour espérer arriver à nos fins. J'ai déjà commencé à ronger mes phalanges mais heureusement le second essai est une réussite, et je peux enfin commencer à souffler. 

Deux grosses surprises à l'arrivée : on est accueilli par un brouillard dantesque alors que la météo annonçait un temps radieux, et Bergen en été tient pas mal du soleil de minuit malgré sa position assez basse, nous sommes arrivés au Lone Camping à 1 heure du matin...et il faisait encore clair. C'est la première année où j'opte pour l'option camping, encouragée par les paysages renversants dans lesquels ceux-ci se trouvaient, et j'y ai vraiment pris goût contre toute attente! Je m'attendais à ce que ce soit l'anarchie et extrêmement bruyant, c'était tout le contraire et j'ai pris un pied fou à prendre tous les matins mon petit-déjeuner sur la terrasse de ma "hytter" ou à me baigner dans notre bout de fjord à des heures impossibles.

Le lendemain, nous avons commencé notre circuit "d'églises-en-bois-debout" par celle de Fantoft, connue pour son sort tragique lorsqu'elle fût rayée de la carte par les flammes de Varg Vikernes et ses acolytes le 6 juin 1992, précisément. Une date apparemment pas du tout hasardeuse puisqu' historiquement l'ère viking prendrait ses racines en l'an 793 exactement le même jour, lors de leur premier raid à Lindisfarne. Le moins qu'on puisse dire c'est que les black metalleux avaient de la suite dans les idées. 

Fantoft, post-massacre

Fantoft reconstruite


Pour ceux qui ne le sauraient pas, les stavkirkes sont la manifestation visuelle de l'invasion chrétienne sur des terres autrefois pagan, un mix intéressant de culture viking sur le déclin et de codes liés au christianisme qui se résument par une hérésie pour certains, ou un miracle d'architecture pour d'autres. 

L'église de Fantoft actuelle est ainsi une reconstruction érigée sur ses anciennes cendres, et c'est peut-être pour cela que malgré son lieu chargé d'histoire, elle ne m'a pas beaucoup impressionnée. Le bois neuf n'avait rien à raconter, les grillages qui l'entourent étouffent sa dynamique et les alarmes oppressantes dénaturaient sa position au départ séduisante au coeur de la nature.

Nous nous dirigeons ensuite du côté de Bryggen, le vieux port de Bergen avec ses boutiques pleines de taxidermie et son fameux marché au poisson. Je n'étais pas sûre de vouloir refaire le tour en funiculaire qui emmène les touristes sur le mont Floyen, j'avais ce souvenir très réducteur d'une "simple" vue sur la ville qui n'offrait pas plus qu'un paysage de carte postale. J'avais carrément tout faux, le ticket en Floibanen est en fait un véritable passeport pour un vaste territoire de montagnes et de forêts, et une invitation à s'y perdre toute la journée. En s'éloignant du bord et en s'enfonçant dans les hauteurs, au milieu des arbres on y trouve des trolls, des barbecues sauvages et des panneaux de plus en plus intrigants. 

Taake, Mount Floyen

Einar Selvik, Bergen

Direction ensuite vers le disquaire "Apollon", réputé pour son choix prolifique et éclectique de vinyls. Je suis allée faire un bon bain d'inspiration en les survolant, j'ai flashé sur celui de Torgeir Waldemar et celui de Nordic Giants auquel j'étais déjà familière grâce au blog de Uggle EyesCette première soirée se termine sur une grosse déception, l'ancien bunker rénové en bar "Hulen" est malheureusement fermé pour congé annuel, j'aurais aimé y boire un verre dans son ambiance particulière. Les jours suivants rattrapent heureusement le coup puisque le prochain épisode comprend de la neige, des moutons sauvages, et un restaurant viking. See ya!